Effets spéciaux, petite leçon d'histoire

Alain Bielik

Quand on parle d’effets spéciaux, on a souvent une image particulière à l’esprit : King Kong au sommet de l’Empire State Building, le voyage final de 2001 L’Odyssée de l’Espace, l’interminable vaisseau dans le plan d’ouverture de La Guerre des Étoiles, la ville futuriste de Blade Runner, les dinosaures de Jurassic Park, etc. Autant de scènes inoubliables qui ont marqué l’histoire du cinéma et fait accomplir des bonds de géant à l’art des effets spéciaux.

Les effets spéciaux sont un ensemble de techniques qui permet de simuler à l’écran une action ou une situation dans trois cas de figure :

Par exemple, réunir 60.000 figurants pour une scène de bataille ou pour remplir un stade serait trop coûteux. Même chose pour la reconstitution du Colisée ou la création d’un décor de très grande dimension. Les effets spéciaux permettent d’obtenir le même résultat à moindre coût. De même, il serait trop dangereux de filmer un acteur face à un fauve, ou sautant dans le vide. Grâce aux effets spéciaux, le réalisateur peut obtenir les mêmes images sans pour autant mettre en péril la vie de son interprète. Enfin et surtout, les trucages permettent de créer des images impossibles à obtenir en direct : accident d’avion, destruction d’un monument, monstres et créatures, vaisseaux spatiaux, phénomènes paranormaux, etc. Seuls les effets spéciaux sont en mesure de matérialiser l’impossible.

Le premier effet spécial de l’histoire du cinéma était déjà une scène « impossible ». Dès 1895, dans L’Exécution de Mary, Reine d’Écosse, on voit la reine marchant jusqu’au billot et s’y faisant décapiter, le tout sans coupure... si l’on peut dire ! L’astuce ? Le réalisateur arrête la caméra pour remplacer l’actrice par un mannequin lors de la décapitation. Issue du théâtre et de l’illusionnisme, la magie des effets spéciaux fait son entrée dans le monde du cinéma.

Souvent associés aujourd’hui au cinéma d’action ou de science-fiction, les effets spéciaux ont en fait contribué au succès de bien des films de prestige. Sait-on ainsi qu’Autant en emporte le Vent comporte plus d’une centaine de décors peints à la main et combinés avec les décors réels ? Le merveilleux domaine de Tara n’a jamais existé ailleurs qu’au bout du pinceau d’un artiste invisible ! Seul le rez-de-chaussée de la demeure a été construit en dur. En effet, les cinéastes ont très vite compris qu’il est inutile d’édifier de coûteux décors représentant la totalité d’un bâtiment quand la plupart des scènes ne montrent que le bas de l’édifice. En créant le reste du décor à l’aide d’une peinture, l’équipe obtient à peu de frais l’illusion d’un vaste espace. Tout l’art du peintre consiste alors à prolonger sur son tableau la perspective et les éléments architecturaux de l’image réelle pour créer l’illusion d’un seul et unique ensemble.

Cet art n’est autre que le matte painting. Il a donné naissance à des images aussi fortes que le mythique Xanadu de Citizen Kane, la maison sur la falaise de La Mort aux Trousses, les panoramas londoniens de Mary Poppins, mais aussi, plus près de nous, l’immense hangar à la fin des Aventuriers de l’Arche Perdue ou les paysages futuristes de la première trilogie Star Wars. L’artiste suisse Deak Ferrand est l’héritier direct de cette tradition, excepté que pour lui, l’ordinateur a remplacé les pinceaux.

Lorsque la peinture ne suffit pas à produire un résultat réaliste, les cinéastes utilisent une autre technique majeure des effets spéciaux : les maquettes. Dès son Voyage dans la lune (1902), le pionnier des effets spéciaux George Méliès utilise une miniature pour montrer la fusée terrienne se fichant dans « l’œil » de la lune, créant ainsi une image qui a fait le tour du monde. Les miniatures servent d’abord à créer des paysages ou des véhicules qui n’existent pas – c’est le cas dans la science-fiction, notamment – ou qui n’existent plus, comme le navire de Cléopâtre ou le dirigeable Hindenburg. Ensuite, elles sont employées pour représenter des situations réelles, mais qu’on ne peut pas reproduire autrement : tempête maritime, bataille navale ou aérienne, désastre naturel, etc.

L’explosion d’une technique

Dès les années 1920, les effets spéciaux commencent à prendre de l’ampleur dans le cinéma, surtout hollywoodien. Des films comme Le Voleur de Bagdad (1924), Le Monde Perdu (1925) ou Ben-Hur (1925) innovent en parvenant à recréer des univers entiers à partir de miniatures et/ou de paysages peints.

L’arrivée du cinéma parlant (1927) marque une première explosion des effets spéciaux. Désormais, les cinéastes doivent enregistrer le son des prises de vues, et comme la plupart des films sont tournés en extérieur, cela pose d’énormes problèmes de bruits parasites. Seule solution, filmer le plus possible en studio et confier aux effets spéciaux le soin de simuler une action en extérieur. Ce sera l’âge d’or de la transparence, fameuse technique qui consiste à projeter des images d’un site extérieur derrière les interprètes filmés en studio. Toutes les scènes de voiture, de bateau, d’avion, etc. sont alors filmées avec cette technique. Lorsque l’action est supposée se dérouler en extérieur, les acteurs sont le plus souvent filmés en studio, puis des matte paintings se chargent de remplacer à l’image le plafond du studio par la perspective adéquate. Telle terrasse filmée sur un plateau d’Hollywood se retrouvera à l’écran perchée face à l’Himalaya...

L’autre grande époque des effets spéciaux « classiques » est la Seconde Guerre Mondiale. Pour entretenir le moral de la population, Hollywood produit des dizaines de films de guerre mettant en scène les exploits de pilotes intrépides ou de marins héroïques. Ces exploits sont réalisés à l’aide de miniatures souvent très élaborées. Les techniques se perfectionnent encore avec l’âge d’or de la science-fiction dans les années 50. Des films comme La Guerre des Mondes (1953), Planète Interdite (1956) ou L’Homme qui rétrécit (1957) repoussent les limites du genre. Ils constituent, jusqu’à 2001 l’Odyssée de l’Espace, la référence absolue en matière d’effets spéciaux.

En 1968, la sortie de l’épopée spatiale de Stanley Kubrick fait l’effet d’une bombe. Aujourd’hui encore, même après l’avènement du numérique, les effets spéciaux du film font parfaitement illusion. Un exploit dû au perfectionnisme de Kubrick. Pendant trois ans, son équipe a fait et refait dix fois les mêmes scènes, recommençant les plans jusqu’à ce que le résultat soit absolument parfait. Les délais ne comptent pas, le budget non plus, seul le réalisme des images importe – une liberté qu’aucune équipe d’effets spéciaux ne retrouvera par la suite...

La révolution des années 70

L’industrie des effets spéciaux progresse sans véritable innovation jusque dans les années 1960, période charnière au cours de laquelle le système traditionnel va s’effondrer. Issus de la télévision et des écoles de cinéma, des cinéastes novateurs décident de s’affranchir du tournage en studio et retournent filmer en extérieurs, dans de vraies rues et de vrais paysages. D’un coup, le cinéma traditionnel prend un énorme coup de vieux. Le public se détourne de ces films aux décors figés et aux transparences artificielles ; il veut du réel ! Les effets spéciaux deviennent alors le parent pauvre du cinéma, la nouvelle vague n’ayant plus besoin d’aucun artifice pour reproduire la réalité. Les uns après les autres, les départements d’effets spéciaux des studios ferment leurs portes et toute une génération de techniciens part à la retraite sans avoir été remplacée.

Lorsqu’il entame la réalisation du premier Star Wars en 1976, George Lucas se trouve face à un désert technologique. Faute de trouver à Hollywood les techniciens dont il a besoin, il constitue une équipe formée de jeunes artistes issus des écoles de design industriel ou d’architecture. Le plus jeune d’entre eux n’a que 17 ans ! Très peu ont déjà travaillé dans le cinéma. Tous regorgent d’idées. Là où les techniciens des grands studios travaillaient avec des horaires de bureau, ils passent parfois 12 heures à l’atelier. Là où les premiers appliquaient les méthodes de leurs prédécesseurs, les seconds multiplient les innovations. Finie la tenue de travail réglementaire ; le jean, le tee-shirt et les cheveux longs sont de rigueur. Chacun fait ce qu’il veut à partir du moment où il contribue à réinventer les effets spéciaux. Grâce à cette ambiance de travail stimulante, le tournage des effets spéciaux de Star Wars constitue un immense laboratoire duquel sortent des techniques qui révolutionnent la discipline. Elles sont toujours en usage aujourd’hui.

Au fil des années 1990, l’ordinateur se démocratise et devient progressivement, lui aussi, créateur d’images. En 1993, Jurassic Park fait comprendre au monde entier que les ordinateurs peuvent désormais faire aussi bien que les caméras. Le cinéma numérique est né. Son secret ? Les images du film sont à présent scannées sur ordinateur, ce qui permet de les retoucher de façon absolument indétectable. Grâce à cette nouvelle technologie, la créativité des cinéastes ne connaît plus de limite. Avec le numérique, tout est possible... pour peu qu’on en ait les moyens !

Depuis, les applications de l’ordinateur au cinéma se sont multipliées : création de décors et de paysages hyperréalistes, animation de personnages virtuels, effacement d’éléments indésirables, et surtout, possibilité de modifier une image en post-production. Le moindre souci à la prise de vue peut être corrigé par ordinateur, ce qui libère l’équipe d’une énorme responsabilité. On assiste même à la naissance d’une nouvelle catégorie d’effets spéciaux : les retouches cosmétiques. Dans le plus grand secret, des artistes aux doigts de fée sont chargés d’effacer ici une ride, là un double menton, là encore, des cernes... On leur demande même d’ajouter des cheveux sur un crâne dégarni ou de réduire un petit ventre un peu trop rond ! Ce traitement de faveur est bien sûr réservé aux plus grandes stars, mais il démontre bien que les effets spéciaux sont désormais devenus un simple outil de plus à la disposition des cinéastes. Malgré tout, les trucages continueront encore et toujours à nous faire rêver par le biais de films à grand spectacle comme Pirates des Caraïbes ou Transformers. Plus que jamais, ils participent à la magie du cinéma.