Aspects du film d’animation en Suisse
Max & Co. (2007) de Frédéric et Samuel Guillaume, consacré comme le premier long métrage d’animation suisse, a attiré l’attention sur ce genre particulier, nécessitant un investissement technique et créatif important. S’adressant à des publics variés, les films d’animation renvoient à des genres qui vont du dessin animé aux films publicitaires en passant par les œuvres abstraites d’avant-garde. On entend, par animation, des images dont le mouvement visible à l’écran a été créé au moyen de procédés techniques et non par le simple filmage d’un mouvement réel.
Les historiens du cinéma font remonter les origines du film d’animation au genre dit du « film à truc » popularisé par Georges Méliès. Plusieurs artistes ont participé à des œuvres fondatrices, comme Emile Cohl avec Fantasmagorie en 1908, ou Winsor McCay avec le célèbre dinosaure de Gertie en 1911. Dès lors, des sociétés spécialisées se développent dans les pays disposant d’une industrie cinématographique.
En Allemagne, Julius Pinschewer produit des films publicitaires dès 1911. Dans les années 1920, il établit des collaborations fructueuses avec plusieurs personnalités dont l’opérateur Guido Seeber, avec lequel il réalise un film en faveur de l’exposition Kino- und Photoaustellung (Berlin, 1925), Lotte Reiniger, qui a réalisé avec Die Abenteur des Prinzen Achmed (1926) un film en silhouettes découpées, ou l’avant-gardiste Walter Ruttmann, connu pour ses œuvres abstraites (Opus I, II, III, IV, 1921-25). D’autres artistes d’avant-garde comme Viking Eggeling et Hans Richter ont recouru à l’animation, de même que Rudolf Pfenninger, un Suisse établi à Berlin.
Aux États-Unis, des studios spécialisés se mettent en place rapidement. Une importante division du travail accélère la production des cartoons grâce à la généralisation du cellulo, ces feuilles transparentes sur lesquelles on dessine par exemple un seul aspect du personnage, et que l’on place devant un fond dessiné pour obtenir l’image complète. Dans les années 1920, Walt Disney crée son propre studio, alors que Universal ou Warner Bros se dotent d’unités spécialisées.
L’animation conserve un caractère plus artisanal dans de nombreux pays. Venu de Russie, où il a débuté sa carrière en 1910, Ladislas Starewitch réalise en France une série de films dans lesquels il anime des figurines, marionnettes, animaux, ou insectes dans un univers anthropomorphisé, en y mêlant parfois, des personnages réels. À l’exception du plus ample Roman de Renard (1930), Starewitch signe de nombreux courts métrages dont plusieurs adaptés de fables célèbres (La Cigale et la Fourmi, 1927 ; Le Rat des villes, le rat des champs, 1932).
En France toujours, Lortac (Robert Collard) fonde après la première guerre mondiale une entreprise qui rassemble des dessinateurs (Cavé, Cheval, Louis) avec lesquels il recourt à toutes les techniques de l’animation dans des films comiques et publicitaires. Ayant débuté en Allemagne, Berthold Bartosch vient en France pour réaliser L’idée (1932) avec l’aide, dans un premier temps, de Maserel. Il fait appel à Arthur Honegger pour l’accompagnement musical d’un des chefs d’œuvre de l’animation, qui sera diffusé en Suisse par la Centrale suisse d’éducation ouvrière. Il poursuit sa carrière auprès d’une autre figure marquante de l’animation : Alexandre Alexeïeff. On pourrait encore citer, parmi tant d’autres, Jean Varé qui anime une partie de Tour de chant (Alberto Cavalcanti, 1933) pour illustrer une chanson du duo Gilles et Julien.
La situation helvétique
La Suisse reste un pays dont la production est quantitativement limitée. En 1921, les Français Lortac et Cavé réalisent L’Histoire de M. Vieux-Bois à la demande des genevois François Ehrenhold et Maurice Peyrot. Sorti sous l’estampille de la société Pencil-Film, le film se rattache à Genève autant par ses commanditaires que grâce à Töpffer. L’animation est réalisée à l’aide de dessins ou de cartons découpés. Cette adaptation fidèle conserve le charme de l’album de Tœpffer. La charge ironique et le comique basé sur l’absurde, dont les six changements de linge et les cinq suicides, tous ratés, provoquent aujourd’hui encore l’engouement des spectateurs.
Les différentes sociétés de production qui voient le jour dans les années 1920 disposent des moyens techniques nécessaires à l’animation. À Genève, Ciné-réclame propose en 1927 de réaliser des documentaires et publicités à la demande, comme en témoigne une bande signée Emile Roesgen conservé à la Cinémathèque suisse. Plus didactique, La Circulation (Duvillard et Falk, 1929) propose une démonstration grâce à des maquettes animées de petits véhicules. L’opérateur Paul Schmid tourne une publicité pour les pastilles Formitrol, Heute mir, morgen dir (Propaganda-Film, années 1930). Grâce à sa caméra Bolex, Jacques Bolsky adapte La Cigale et la fourmi (1933-34) avec des dessins de Jules Courvoisier. Cette œuvre non-sonorisé n’a été projetée que tout récemment. Ces différents films restent des tentatives isolées face à la production plus importante des compagnies alémaniques.
Fondée à Zurich en 1924, la Praesens devient rapidement la société la plus active du pays et produit une série de films publicitaires. Dès 1930, elle collabore avec Werner Dressler, suisse d’origine, qui travaillait auparavant à la UFA, à Berlin. Celui-ci supervise la production de la Central-Film, une filiale de la Praesens devenue indépendante en 1935, qui se spécialise dans le documentaire et la publicité. Au cours de sa carrière, W. Dressler alterne films d’animation, notamment avec des marionnettes, et prises de vues réelles. Dressler insère un moment animé dans Die Entstehung der Alpen (Praesens, 1933) pour expliquer la création de l’Univers et la formation des Alpes. Il reste actif dans le domaine jusqu’en 1971.
Fuyant le nazisme, Julius Pinschewer s’installe en 1934 à Berne où il fonde un important studio. Le Pinschewer Film-Atelier réalise alors plusieurs dizaines de courts métrages publicitaires jusque vers 1960. On compte parmi ses commanditaires aussi bien des régies fédérales, comme les CFF ou les PTT, que des entreprises dont Wander et Bally. Il réalise Schweizer Sinfonie pour annoncer l’Exposition nationale de Zurich en 1939. Ce dessin animé en couleurs mêle éléments liés traditionnellement à la Suisse (le lait) et aspects plus modernes (l’électricité) : les objets figurant dans le pays prennent vie pour se rendre à l’Expo.
En 1938, le peintre musicaliste Charles Blanc-Gatti fonde la Montreux Color-Film. Il tourne dans ce cadre quelques titres promotionnels, par exemple Une histoire vraie (1938), en faveur du tourisme sur la Riviera lémanique, Scènes de notre histoire (1939), en faveur du Don national et de la Croix-Rouge, Une vielle légende des Alpes vaudoises, “Les Diablerets” (1939), publicité pour un apéritif, d’après des dessins de F. Rouge. Avec Chromophony (1939), C. Blanc-Gatti tend à établir une correspondance exacte entre des images abstraites en mouvement et une musique (Einzug der Gladiatoren, op. 68 de Julius Fucik).
Jusqu’aux années 1960, l’essentiel de la production d’animation s’apparente au domaine de la commande. Suite à l’émergence de nouvelles cinématographies, à l’affirmation d’œuvres particulièrement originales comme celles de N. McLaren, J. Trnka ou W. Borowczyk, et à la revendication toujours plus marquée de films d’auteur, le domaine de l’animation évolue considérablement. Le festival de Soleure accueille chaque année une sélection de films d’animation qui se partagent entre films expérimentaux (Guido et Eva Haas, Erwin Huppert) et animation plus classique (Georges Dufaux). Le développement de la télévision assure aussi à l’animation de nouvelles possibilités, sous la forme de séquences et de génériques animés, ainsi que de publicités, voire d’émissions pour enfants. Edmond Liechti produit ainsi de très nombreux mini-films pour la TSR, de même que des studios comme Probst-Film, Standard-Film, entre autres. Les chaînes nationales jouent encore actuellement un rôle important en tant que commanditaires ou comme co-producteurs de nombreux films d’animation.
Les films réalisés par Ernest Ansorge témoignent de l’évolution du domaine, avec d’une part des films réalisés dans le cadre d’une expérience curative menée à l’hôpital psychiatrique de Cery et d’autre part dans une collaboration fructueuse avec Gisèle Ansorge, peintre et écrivain. À l’initiative du Professeur Muller, une série de films sont réalisés à partir des impressions psychiques des patients, qui prennent part au tournage. Proches de certaines œuvres de l’art brut, ces images traduisent les souffrances provoquées par la maladie tout en participant au traitement des patients. Treize films sont réalisés dans le cadre de ce Centre d’étude de l’expression plastique, dirigé par le Dr. Bader.
Gisèle et Ernst Ansorge réalisent une série de courts métrages grâce à la technique de l’animation de sable dont Les Corbeaux (1968), Fantasmatic (1969), Anima (1977), Le Petit garçon qui vola la lune (1988), Alchimia (1991). Ces films font preuve d’une grande originalité. Plusieurs titres donnent à voir un univers de cauchemar, comme Sabbat (1991) qui évoque une cérémonie médiévale durant laquelle des sorcières copulent avec le diable.
En 1968, la création du Groupe suisse du film d’animation autour de Bruno Edera contribue à la reconnaissance de la qualité des œuvres produites en Suisse et assure une meilleure circulation des films. À Genève, le studio GDS rassemble les talents de Georges Schwizgebel, Daniel Suter, Claude Luyet. Les films de Schwizgebel s’imposent, notamment dans leur capacité d’enchaîner des mouvements particulièrement complexes à partir de dessins aux colorations vives. 78 tours (1985) consiste en une valse tant musicale que picturale. En plus de mener une tâche d’enseignement des techniques de l’animation, Robi Engler établit une série de films comme Métro-Boulot-Dodo (1972) jusqu’à Globi der gestohlene Schatten (2003), un long métrage en coproduction minoritaire.
Dans les années 1980 et 90, Martial Wannaz ou le collectif Wabak s’illustrent avec des œuvres souvent grinçantes. Un renouvellement constant marque le domaine qui voit apparaître régulièrement de nouveaux auteurs : Jonas Raeber et son studio SWAMP ; Zoltan Horvath ; Antoine Guex ; Claude Barras ; les frères Guillaume ; Isabelle Favez et Cédric Louis, entre autres.
La Hochschule Luzern (Design & Kunst) dispense un enseignement spécialisé, alors que plusieurs écoles d’art ou de cinéma offrent des formations dans des ateliers plus ponctuels ou au sein d’un cursus plus général (Haute École d’Art et de Design à Genève ; Ecole d’Art de Lausanne ; la Zürcher Hochschule der Künste ; Ecole de Multimédia et d’Art de Fribourg), de même que diverses écoles de design ou de graphisme.
Bibliographie et sites internet
Gianni Rondolino, Storia del cinema d’animazione, Torino, Einaudi, 1974
Donald Crafton, Before Mickey. The Animated Film 1898-1928, Cambridge (Ma), Londres, The Massachusetts Institute of Technology Press, 1982
Giannalberto Bendazzi, Cartoons. Le cinéma d’animation, 1892-1992
Jacques Kermabon (dir.), Du praxinoscope au cellulo. Un demi-siècle d’animation en France, Paris, Centre national de la Cinématographie, 2007
Bruno Edera, « Le film d’animation suisse », Der « getrickte » Film und seine Möglichkeiten, Zürich, Kunstgewerbemuseum, 1972, pp. 49-54
Freddy Buache, Le Cinéma suisse
Bruno Edera, Histoire du Cinéma suisse d’animation, Travelling 51-52, Lausanne, Cinémathèque suisse, 1978
Robi Engler, Les Ateliers de cinéma d’animation : film et vidéo, Lausanne, Favre, 1982
Roland Cosandey, Langages et imaginaire dans le cinéma suisse d’animation, Etagnières, Groupement suisse du film d’animation, 1988
Roland Cosandey, Julius Pinschewer. Cinquante ans de cinéma d’animation, Festival International du Cinéma d’Animation, Journées Internationales du cinéma d’animation, Annecy, 1989
Pris dans les sables mouvants, Gisèle et Nag Ansorge, Editions Centre International du Cinéma d’Animation / Festival d’Annecy, 1995
André Amsler, « Wer dem Werbefilm verfällt, ist verloren für die Welt ». Das Werk von Julius Pinschewer 1883-1961, Zürich, Chronos, 1997
Regula Bochsler & Pascal Derungs (éd.), Und führe uns in Versuchung : 100 Jahre Schweizer Werbefilm, Zürich, Ed. Museum für Gestaltung, 1998
Suzanne Buchan, « D’une monde à l’autre. Art brut und die Collageanimationsfilme des Lausanner Cery-Spitals » in Vinzenz Hediger, Jan Sahli, Alexandra Schneider, Margrit Tröhler (éd.), Home Stories. Neue Studien zu Film und Kino in der Schweiz / Nouvelles approches du cinéma et du film en Suisse, Marburg, Schüren, 2001, pp. 129-140
Olivier Cotte, Georges Schwizgebel. Des peintures animées, Carouge, Heuwinkel, 2004
Roland Cosandey, « Le cinéma d’animation suisse : célébré, pluriel et solitaire », Suissimage
Sites internet
www.swissfilms.ch
www.gsfa-stfg.ch
www.solothurnerfilmtage.ch
www.fantoche.ch
www.christianlorenzscheurer.com
www.hslu.ch/design-kunst/d-ausbildung/d-bachelor/d-animation.htm
vrlab.epfl.ch
www.miralab.unige.ch
